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SUJET : Robert Antelme, L’Espèce humaine - Le règne de l'homme, agissant ou signifiant... | Commentaires composés | Antelme | Autobiographie

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Robert Antelme, L’Espèce humaine - Le règne de l'homme, agissant ou signifiant...

 Le règne de l'homme, agissant ou signifiant, ne cesse pas. Les SS ne peuvent pas muter notre espèce. Ils sont eux-mêmes enfermés dans la même espèce et dans la même histoire. Il ne faut pas que tu sois : une machine énorme a été montée sur cette dérisoire volonté de con. Ils ont brûlé des hommes et il y a des tonnes de cendres, ils peuvent peser par tonnes cette matière neutre. Il ne faut pas que tu sois, mais ils ne peuvent pas décider, à la place de celui qui sera cendre tout à l'heure, qu'il n'est pas. Ils doivent tenir compte de nous tant que nous vivons, et il dépend encore de nous, de notre acharnement à être, qu'au moment où ils viendront de nous faire mourir ils aient la certitude d'avoir été entièrement volés. Ils ne peuvent pas non plus enrayer l'histoire qui doit faire plus fécondes ces cendres sèches que le gras squelette du Lagerführer ?
   Mais nous ne pouvons pas faire que les SS n'existent pas ou n'aient pas existé. Ils auront brûlé des enfants, ils l'auront voulu. Nous ne pouvons pas faire qu'ils ne l'aient pas voulu. Ils sont une puissance comme l'homme qui marche sur la route en est une. Et comme nous, car maintenant même, ils ne peuvent pas nous empêcher d'exercer
notre pouvoir.
   Un matin en effet, il y a un mois de cela - quelques jours après qu'il nous eût dit langsam - le Rhénan est venu dans une travée du magasin du sous-sol. Nous étions là, Jacques et moi, à trier les pièces. Il nous a tendu la main. Cela aussi coûtait le lager. On l'a serrée. Quelqu'un venait, il l'a retirée. C'était évidemment une nécessité pour lui, ce matin-là, de venir nous serrer la main. Il s'est arrangé pour le faire aussitôt après son arrivée à l'usine. Il est venu à nous. Il était sombre, timide. Je sentais son odeur d'homme propre, celle de son costume et cette odeur gênait. Nous étions tout près de lui. Pour tout autre que nous trois, c'était un Allemand qui donnait à des haeftling des indications sur le travail : des yeux morts qui passaient sur une veste rayée, une voix qui commandait des mains captives.
   Nous étions devenus des complices. Mais il n'était pas tant venu nous encourager que chercher lui-même une assurance, une confirmation. Il venait partager notre puissance. Les aboiements de milliers de SS ne pouvaient rien, ni tout l'appareil des fours, des chiens, des barbelés, ni la famine, ni les poux, contre ce serrement de main.
   Le fond de l'âme SS ne pouvait pas se découvrir mieux que devant nous. Mais de son côté, cet autre Allemand ne s'était peut-être jamais autant senti redonné à lui-même depuis des années qu'en serrant la main à l'un de nous. Et ce geste secret, solitaire, n'avait cependant pas un caractère privé, par opposition à l'action publique, immédiatement historique des SS. Tout rapport humain, d'un Allemand à l'un de nous, était le signe même d'une révolte décidée contre tout l'ordre SS. On ne pouvait pas faire ce que le Rhénan avait fait - c'est-à-dire agir en homme avec l'un de nous - sans par là même se classer historiquement. En nous niant comme hommes, les SS avaient fait de nous des objets historiques qui ne pouvaient plus aucunement être des objets de simples rapports humains. Ces rapports pouvaient avoir de telles conséquences, il était tellement impossible de songer seulement à les établir sans avoir pris conscience de l'énorme interdiction contre laquelle il fallait s'élever pour le faire ; il était nécessaire de s'être tellement abstrait de la communauté encore renforcée par la lutte, d'avoir accepté d'encourir le déshonneur, l'ignominie de la désertion, la trahison même, qu'à peine ébauchés, ces rapports se prolongeaient aussitôt en histoire, comme s'ils étaient les voies mêmes, étroites, clandestines, qu'elle était ici forcée d'emprunter.